Dans l’article précédent de ce dossier sur le fonctionnement d’un cerveau bilingue, nous avons parlé en détail de la structure physique du cerveau et comment elle est impactée par le bilinguisme. Dans ce nouvel article, nous continuons notre enquête en abordant cette fois l’impact émotionnel qu’a la maîtrise de deux langues sur notre sphère cérébrale.
Résolution de conflits, multi-tasking, prise de décision et jugement moral sont au menu pour ce dernier article de notre série sur les cerveaux bilingues, inspirée par Albert Costa et son livre passionnant, Le cerveau bilingue, paru aux éditions Odile Jacob.
Les bilingues ont une meilleure capacité à résoudre les conflits
L’outil le plus approprié pour répondre à la question « Les bilingues sont-ils les meilleurs pour résoudre les conflits ? » est l’effet Simon, découvert par un chercheur du même nom. L’effet Simon dans la vie réelle pourrait s’expliquer simplement avec cette situation : Vous conduisez, le passager vous demande de tourner à droite et montre la direction avec son doigt vers la gauche. La confusion s’installe, il vous faut quelques secondes pour démêler le vrai du faux et prendre une décision basée sur ce que vous pensez être la réelle requête.
Ce temps de réaction, nécessaire pour sortir de cet état de confusion, est généralement inférieur chez les bilingues par rapport aux monolingues, selon une étude réalisée sur un échantillon de trentenaires. Des trentenaires choisis car ils ont atteint l’apogée de leurs facultés exécutives, qui commenceront ensuite à décliner, la trentaine passée.
Cette expérimentation n’a rien à voir avec les facultés cognitives liées aux langues, et démontre une fois de plus que le bilinguisme structure le cerveau différemment, y-compris dans les régions qui ne concernent pas les langues.
Les bilingues champions du multi-tasking
On peut déjà imaginer la réponse, car la capacité à gérer plusieurs choses en même temps pour les bilingues est également un de leurs points forts. Les bilingues devant très fréquemment changer de langue instantanément, ils renforcent la fonction multitâche de leur cerveau très jeune, une fonction qui atteint son apogée à 20 ans pour ensuite décliner progressivement.
Passer d’une langue à l’autre fait en effet appel aux mêmes “circuits” dont nous avons besoin pour passer d’une tâche à une autre. Plusieurs études ont été effectuées sur un public de différents âges, du stade infantile (7 mois et 5 ans) au stade jeune adulte.
Toutes ont mené à la même conclusion : les bilingues ont une capacité supérieure, non seulement à changer de tâches rapidement (ces dernières étant non liées à la langue) et sans confusion, et plus encore, ils anticipent la prochaine tâche avec aisance quand les monolingues sont toujours fixés sur la tâche en cours.
Prise de décision chez les monolingues et les bilingues
Une fois n’est pas coutume, nous allons parler ici des bilingues non natifs : ceux qui apprennent une seconde langue sur le tard – c’est-à-dire au moment où le cerveau l’assimile comme une langue différente de la première (à partir de l’adolescence et au-delà).
Ces linguistes qui maîtrisent une deuxième langue à un niveau suffisant pour les déclarer bilingues, ont une langue native distincte, à la différence des bilingues de naissance qui ont deux langues natives (voire plus lorsqu’ils sont multilingues).
C’est la morale et la capacité à prendre des décisions de ces derniers qui ont été mises à l’épreuve. Le but étant de comprendre comment chacun réagit dans des situations où les émotions sont impliquées, dans chacune des deux langues.
Les résultats sont assez surprenants. Lorsque les cobayes sont mis face à une situation où ils doivent faire appel à leur logique par exemple, ils raisonnent plus rationnellement dans leur deuxième langue (quand le problème leur est énoncé dans cette dernière).
Par exemple, on leur explique qu’un article qui est vendu en ligne à 15€, est aussi disponible à 10€ dans un magasin à 15 minutes en voiture de chez eux. On leur demande (un groupe dans leur langue natale, un autre dans leur seconde langue) quelle décision ils prennent. La plupart d’entre eux, dans les deux cas, répondent qu’ils prendront la voiture pour acheter l’article, l’effort semble en valoir la peine.
La même question leur est ensuite posée concernant un article à 145€ en ligne qui serait disponible à 140€ dans ce même magasin en ville. Et c’est là que la différence est assez étonnante. Quand le problème leur est posé dans leur langue native, ils répondent qu’ils achètent en ligne car cela n’en vaut pas la peine. La même question posée dans leur seconde langue les pousse à répondre différemment, une grande majorité déclare cette fois préférer l’acheter en ville.
Les cobayes interrogés dans leur seconde langue répondent donc avec plus de logique pure. Le gain, que l’article initial soit de 15€ ou de 145€, sera quoi qu’il arrive de 5€, et si le déplacement en voiture vaut la peine dans un cas, il devrait le valoir également dans l’autre !
Le jugement moral serait-il également impacté ?
Ces expériences ont également permis d’étudier la prise de décision lorsque celle-ci implique une question morale, chez ce même public bilingue non natif (même profil, différents cobayes et études).
Un problème “moral” a été posé à cet échantillon :
Un train approche très rapidement vers un groupe de 5 personnes. Le train a un problème avec ses freins et ne peut s’arrêter, à moins que l’on présente un obstacle. Il y a un homme d’une grande taille à côté de vous. La survie du groupe en danger dépend du sacrifice de l’un de ses membres… Que faites-vous ?
Ce dilemme a été présenté à 400 natifs en espagnol parlant anglais en seconde langue. Que les personnes soient interrogées en anglais ou espagnol, 80% ont répondu qu’il faut aller au sacrifice – sans réellement savoir de quoi il s’agissait.
Le problème a été ensuite posé différemment. Cette fois, la solution proposée est que vous poussiez la personne de grande taille, à côté de vous, pour divertir le train de ses rails et sauver le reste du groupe. Lorsqu’énoncé dans la langue native, seulement 17% des élèves interrogés ont confirmé la nécessité de pousser la personne sur les rails. Pour ceux interrogés dans leur seconde langue, 40% ont choisi la même solution.
Cela voudrait dire que nos émotions impactent directement nos prises de décisions lorsqu’elles sont prises dans notre langue natale alors que nous sommes beaucoup plus “rationnels” lorsque nous réfléchissons dans notre seconde langue.
Vous l’aurez compris, le champ d’étude des langues et de leur impact sur notre quotidien, notre façon de penser, de raisonner, de ressentir, est infini. Au-delà des atouts réels du bilinguisme sur le développement cognitif déjà révélés par de nombreuses études, parler deux langues fait de ceux qui ont la chance d’en être des humains compatissants et ouverts sur le monde qui les entoure, grâce à un esprit nuancé et flexible, entraîné au quotidien.
Cette série dédiée à la captivante science de la neurolinguistique est inspirée de l’excellent ouvrage d’Albert Costa : « Le cerveau bilingue et ce qu’il nous dit de la science du langage » publié aux éditions Odile Jacob en 2022. Une lecture recommandée par notre équipe pour ceux qui sont curieux d’en savoir plus sur le sujet…













