Dans le premier article de ce dossier sur le cerveau bilingue, nous avons découvert que les bébés bilingues se mettent au travail dès leur gestation dans le ventre de leur maman pour reconnaître les langues qui les entourent, et les comprendre. Dans ce deuxième article, nous allons découvrir qu’ils ont également leurs préférences quand il s’agit de linguistique, ainsi que d’autres talents cachés que l’on aurait jamais imaginé si des scientifiques passionnés ne les avaient pas testés.
Préférence pour les langues maternelles, lecture sur les lèvres de langues connues ou inconnues, décodage des phonèmes… découvrez toutes les péripéties neuro-cognitives vécues en secret par nos linguistes en couche culotte.
Reconnaitre la ou les langues de Maman
À deux jours seulement après la naissance, les nouveaux-nés ne marquent pas uniquement une préférence pour la voix de leur maman, ils préfèrent également la langue qu’elle a parlé pendant 9 mois, aux autres auxquelles ils seront éventuellement exposés. Si les conditions d’écoute dans le ventre ne sont certainement pas idéales, cela n’empêche visiblement pas les bébés d’y démarrer leur travail de reconnaissance linguistique avec précision.
Quid des bébés bilingues qui ont entendu leur maman parler deux langues ou plus durant toute la grossesse ? Eh bien, ils n’ont pas de préférence pour l’une ou l’autre. Lors de tests effectués à la naissance, ils montrent un intérêt équivalent pour chaque langue qui forge désormais leur identité de polyglotte en devenir… ce que Maman parle est le point de focus.
Votre bébé est pro en lecture sur les lèvres
Lorsque nous écoutons quelqu’un parler, nous n’utilisons pas seulement les sons sortis des cordes vocales de notre interlocuteur pour comprendre, nous utilisons également des indices visuels tels que le mouvement des lèvres. Parfois même, lorsqu’un bruit de fond interfère dans la conversation, cela devient l’indicateur majoritaire.
Nos petits génies bilingues se servent non seulement des mouvements de lèvres pour comprendre les mots prononcés… mais aussi pour différencier les langues. Entre 4 et 6 mois, ils sont capables en regardant une vidéo d’un locuteur, mais sans le son, de distinguer la langue dans laquelle il s’exprime (dans la mesure où cette langue est familière, comme une langue d’exposition quotidienne).
Les petits monolingues acquièrent également cette compétence mais ils la conserveront moins longtemps que les petits bilingues, ces derniers devenant des pros en lecture sur les lèvres à l’âge de 8 mois, à l’apogée de leur compétence !
Les bébés bilingues sont presque devins
Vous n’êtes désormais plus réellement surpris par les capacités des bébés bilingues, surtout si vous avez lu notre premier article sur le sujet. Essayez malgré tout de regarder un film dans une langue que vous maîtrisez, sans le son, et de déchiffrer les propos des acteurs en lisant sur leurs lèvres… dur dur !
Là où les bébés bilingues vont encore nous surprendre, c’est qu’ils sont également capables – en lisant sur les lèvres toujours – de différencier deux langues qu’ils ne connaissent pas !
Imaginez un petit franco-allemand à qui l’on diffuse deux vidéos muettes de personnes parlant espagnol et portugais, et qui comprend qu’elles sont deux langues distinctes aux premiers coups d’œil, en se focalisant sur le bas du visage seulement. C’est tout simplement fascinant.
À moins d’un an, ce sont les rois du phonème
Parmi les nombreuses et complexes étapes nécessaires au développement linguistique, il y a celle de la reconnaissance des phonèmes. Le phonème est un élément sonore du langage parlé, considéré comme une unité distinctive : si l’alphabet français comporte 26 lettres, il comporte 37 phonèmes avec tous les accents sur les voyelles et différentes prononciations de consonnes.
En linguistique, un phonème désigne la plus petite unité distinctive de son permettant de distinguer un mot d’un autre : par exemple, la lettre L que l’on retrouve dans le mot lapin et qui différencie ce dernier de sapin.
Un bébé, qu’il soit exposé à une langue unique ou à des langues multiples, va développer cette compétence durant les douze premiers mois de sa vie, jusqu’à devenir un véritable pro. Il va ensuite laisser place à d’autres compétences – celle notamment qui lui permettra de distinguer ce qui est pertinent de ce qui ne l’est pas – et sa capacité à reconnaître les phonèmes va s’affaiblir, voire disparaître.
C’est la raison principale pour laquelle, passé un an d’âge, toute langue nouvelle apprise va être parlé avec un « accent » qui va prendre de plus en plus de temps à être corrigé, proportionnellement à l’âge de l’apprenant (un tout petit va corriger très vite son accent alors qu’une personne âgée va peiner à le dissimuler).
Là où nos bébés bilingues vont fournir un effort supplémentaire, une fois de plus, c’est que dès la naissance, ils ne vont pas seulement devoir repérer les phonèmes dans une langue seulement, mais dans deux ou plus. Et ces mêmes phonèmes peuvent revêtir des formes différentes selon les langues.
Par exemple, le phonème /b/ en espagnol est prononcé en activant les cordes vocales avant d’ouvrir la bouche, alors que le /b/ en anglais est prononcé en ouvrant la bouche d’abord, puis en activant les cordes vocales. Une subtilité que seuls nos petits cracks peuvent distinguer grâce à leur cerveaux en surchauffe !
Vous êtes épaté par la capacité des bébés bilingues à reconnaitre et assimiler plusieurs langues naturellement ? Nous aussi, et en plus, on a fait plein d’autres découvertes sur le fonctionnement d’un cerveau bilingue chez les adultes.
Cette série dédiée à la captivante science de la neurolinguistique est inspirée de l’excellent ouvrage d’Albert Costa : « Le cerveau bilingue et ce qu’il nous dit de la science du langage » publié aux éditions Odile Jacob en 2022. Une lecture recommandée par notre équipe pour ceux qui sont curieux d’en savoir plus sur le sujet…














