Si vous faites partie de ceux qui pensent que les bébés ne font que dormir et manger, cet article devrait remettre en question certaines de vos idées. Un bébé – qui plus est, un bébé bilingue – travaille dur à développer ses compétences linguistiques aussitôt que ses sens le permettent, et cela, dès la gestation !
Segmentation, accentuation, différenciation : alors qu’ils se reposent intégralement sur leurs parents pour survivre les premiers mois de leur vie, les bébés travaillent en secret à un projet excitant : le développement du langage !
Un bébé qui ne parle pas encore est pourtant déjà bilingue
Un bébé est bilingue quand il est exposé à deux langues ou plus, et cela démarre lors de la gestation dans le ventre de la maman, puis après sa naissance même s’il n’arrive pas encore à produire de son ou de langage.
En effet, le cerveau d’un bébé exposé à un environnement multilingue travaille continuellement à l’analyse des langues.
Il a été prouvé par de nombreuses études que lors des premiers mois de leur vie, les bébés bilingues acquièrent une solide connaissance dans les différentes langues de leur quotidien, et à l’âge de 6 mois ils ont déjà en leur possession un vocabulaire complexe. Si l’expression orale peut être retardée chez certains bébés bilingues, cela ne veut pas pour autant dire que l’assimilation n’est pas d’ores et déjà bien amorcée, bien au contraire !
Les bébés bilingues sont des pros de la segmentation
Un bébé, qu’il soit exposé à une ou plusieurs langues, passe par l’étape essentielle de la segmentation des mots lors de sa découverte du langage. En effet, pour pouvoir distinguer ces derniers et leur définition, l’étape préliminaire est de les segmenter à leur écoute.
Par exemple, après quelques mois de vie, un chérubin francophone va comprendre que l’expression les oiseaux est composée de deux mots, malgré la liaison audible. En entendant dans différents contextes le mot oiseau à nouveau – l’oiseau, un oiseau, des oiseaux – il va finir par segmenter naturellement le mot oiseau des autres mots.
Là ou le cerveau bilingue du bébé fait un travail supplémentaire, c’est que non seulement il travaille à les segmenter, mais il opère aussi une segmentation différenciée en fonction des langues. Par exemple, un petit bilingue anglais-espagnol va discerner la différence entre ses deux langues avec une subtilité particulière. Il découvrira que le son « str » fait partie intégrante de nombreux mots en anglais (street, strength, strong…) alors qu’il ne fait partie d’aucun mot en espagnol mais en réalité est une liaison, comme dans las trenes.
Un cerveau bilingue spécialiste de l’accentuation
Les bébés bilingues sont aussi exposés à une diversité d’accents. Ils vont donc décoder les spécificités de chaque accent.
Une famille composée d’un papa français et d’une maman chinoise illustre parfaitement le concept. Rapidement, le bébé va comprendre à l’écoute de son papa que peu importe la tonalité donnée à un mot en français, il veut toujours dire la même chose. La maison, que l’on accentue le début ou la fin du mot, veut toujours dire une maison. Quand sa maman lui parle cependant, il relèvera très rapidement que le même mot prononcé avec un accent différent, pourra revêtir plusieurs définitions. Le mandarin comportant cinq accents qui correspondent à cinq tonalités différentes, le “même” mot peut donc vouloir dire 5 choses sans aucun lien entre elles.
Un différentiateur précoce
La différenciation entre les langues commence dès deux jours après la naissance ! Dans une étude réalisée sur des nouveau-nés âgés de 2 à 5 jours, ensommeillés, des électrodes ont été placées sur l’hémisphère gauche de leur cerveau (connue pour être la région d’analyse des langues) afin d’en observer l’activité.
Un enregistrement a été diffusé – des contes lus par d’autres mamans – à deux reprises. Une fois “à l’endroit”, une fois “à l’envers” (pour ceux qui sont suffisamment vieux, souvenez-vous du son de la cassette qui se rembobine). Il a été observé que la consommation d’oxygène (donc l’analyse de la langue) était beaucoup plus importante lors de l’écoute à l’endroit que lors du rembobinage. Cela a permis de conclure qu’un bébé différencie très précocement les différentes langues auxquelles il est exposé.
La magie a toutefois certaines limites
Les bébés bilingues peuvent aussi expérimenter leur lot de confusions dans cet environnement multilingue. Il arrive que la différenciation de deux langues les amène à vivre une forme d’interférence, quand les langues sont phonologiquement proches l’une de l’autre.
Un bébé exposé à deux langues phonologiquement éloignées, disons par exemple le hollandais et le japonais, va être capable de les différencier plus précocement qu’un bébé exposé à deux langues de la même famille (espagnol et catalan, espagnol et italien, etc.).
Pour ces derniers, la confusion peut perdurer plus longtemps et il peut arriver fréquemment qu’il s’adresse à un parent dans la “mauvaise” langue lors de ses premiers balbutiements. Un retard tout relatif qui se rééquilibre par la suite cependant.
Envie d’en savoir plus sur le cerveau d’un bébé bilingue ? Continuez la lecture avec la 2e partie de cette série : Comment un bébé bilingue reconnait et assimile plusieurs langues ?
Cette série dédiée à la captivante science de la neurolinguistique est inspirée de l’excellent ouvrage d’Albert Costa : « Le cerveau bilingue et ce qu’il nous dit de la science du langage » publié aux éditions Odile Jacob en 2022. Une lecture recommandée par notre équipe pour ceux qui sont curieux d’en savoir plus sur le sujet…














