Le cerveau des bilingues est plus performant que celui des monolingues, vrai ou faux ? Les deux théories ont été développées – sans véritable fondement scientifique – et vous les avez sûrement lu ou entendu à un moment de votre vie : certains pensent que les bilingues sont confus du fait de leur double personnalité idiomatique, d’autres pensent qu’ils sont plus intelligents que la moyenne.
Il est temps de passer au peigne fin ces mythes et d’expliquer ce que veut véritablement dire être bilingue d’un point de vue cognitif et intellectuel. Dans cet article, qui fait suite au premier volet sur la cohabitation de 2 langues dans un cerveau bilingue, nous allons explorer comment le bilinguisme sculpte le cerveau et parfois, le dé-sculpte !
Les bilingues moins rapides que les monolingues au jeu des images
Cela se joue à quelques millièmes de secondes. 30 pour être précis. Lorsque l’on présente une image à nommer à un monolingue, il est capable d’en trouver le nom en un temps honorable de 600 millièmes de seconde, en moyenne.
Si l’on présente la même image à un bilingue, il va lui falloir aller puiser dans son lexicon composé de deux langues, puis décider entre les deux mots disponibles celui dont il va se servir pour répondre à la question, expliquant son léger délai de réponse.

Lorsque les deux mots sont proches d’un point de vue phonique dans ses deux langues (guitare en français et guitarra en espagnol par exemple), cela lui facilite la tâche et il peut alors l’énoncer plus facilement, avec toujours cependant un petit cran de retard comparé au monolingue.
De même, les bilingues souffrent plus facilement du syndrome du « je l’ai sur le bout de la langue » lorsqu’il s’agit de mots utilisés à une faible fréquence, alors que les monolingues recouvrent ces expressions plus facilement grâce à la quantité de vocabulaire moins importante en leur possession.
Les bilingues ont-ils moins de vocabulaire que les monolingues ?
C’est l’occasion de se poser cette question. Les bilingues, du fait des deux langues qu’ils parlent régulièrement, ont-ils moins l’occasion d’acquérir du vocabulaire dans chacune par rapport à un monolingue qui le fait dans son unique langue ?
Vous êtes-vous déjà posé la question de combien de mots nous possédons à notre actif ? Une personne ayant fait des études supérieures possède en moyenne 35 000 mots dans une langue. Au quotidien, il utilisera environ 1000 de ces mots. Le nombre de mots assimilés augmente également en vieillissant. Surement une explication de pourquoi vous perdiez si souvent au scrabble en jouant avec vos grand-parents…

Les monolingues, lorsqu’on les compare avec les bilingues sur la même langue, ont une quantité de vocabulaire plus élevée. Les études prouvent cependant que le fait d’être bilingue n’altère pas l’acquisition de nouveau vocabulaire, les bilingues ont la même capacité que les bilingues à apprendre de nouveaux mots.
Tout d’abord il est important de préciser que la différence de vocabulaire domestique est plus importante que la différence de vocabulaire académique. C’est assez logique à y réfléchir, les enfants bilingues sont exposés au même vocabulaire que leurs compères monolingues à l’école, c’est à la maison qu’ils sont moins exposés en quantité, du fait qu’ils y parlent deux langues ou plus.
Et la conclusion reste que, même si les bilingues maîtrisent moins de mots en quantité dans une langue, leurs deux langues additionnées leur allouent un vocabulaire bien plus riche qu’un monolingue.
Est-il plus facile d’apprendre une troisième langue quand on est déjà bilingue ?
S’agit-il d’une légende urbaine ? Est-il effectivement plus facile d’apprendre une nouvelle langue lorsqu’on en maîtrise déjà deux ? La première réponse à cette question est que lorsqu’on est bilingue, on multiplie par deux les sources potentielles de référence : si je suis par exemple bilingue français-allemand et que j’apprend l’anglais, je vais pouvoir me servir de certains mots ayant des racines latines en français pour comprendre certains mots ayant les mêmes racines en anglais, et certains mots ayant des racines germaniques en anglais vont être également facile à comprendre grâce à ma maitrise de l’allemand.

La contrepartie de cet atout est que j’ai également plus de possibilité de me mélanger les pinceaux entre les trois langues lorsque les mots sont proches les uns des autres, en particulier lorsque je converse.
Pour pouvoir répondre à cette question de façon plus pragmatique, des chercheurs ont eu l’idée de mettre des monolingues et des bilingues face à une langue inventée. De cette façon, ni l’un ni l’autre n’aurait d’avantage pour apprendre cette nouvelle langue, ne pouvant se référer à une ou plusieurs de leurs langues. Le résultat est que les bilingues ont appris plus de mots et plus durablement que les monolingues, lors de leur session d’apprentissage, confirmant cette légende qui n’en est en réalité pas une !
Peut-on jamais oublier sa première langue ?
Après toutes ces découvertes captivantes sur la façon dont le bilinguisme façonne le cerveau, il est aussi important de parler de ce qui ne fonctionne pas toujours au mieux.
Peut-on oublier sa première langue en devenant bilingue ?
Deux études majeures sur le sujet ont donné deux résultats assez différents, laissant la conclusion encore difficile à établir. La première étude a démontré que chez des adultes adoptés à un très jeune âge (entre 0 et 5 ans) par des familles françaises, leur première langue avait été complètement perdue au profit de celle du pays d’accueil. Aucun signe d’activité cognitive n’a été notée lors de l’écoute de mots dans leur langue maternelle (vietnamien en l’occurrence pour ces personnes).

La seconde a été effectuée sur un échantillon d’adultes ayant vécu depuis leur petite enfance au Royaume-Uni, mettant fin à la pratique de leur langue maternelle (Zoulou ou Hindi) très tôt dans leur vie. Ces derniers, s’ils disaient ne pas comprendre les mots auxquels ils étaient exposés lors de leur écoute, ont pourtant démontré grâce aux électrodes placées sur leur boîte crânienne, que ces mots provoquaient une activité cérébrale notable, similaire à celle étudiée lorsqu’on expose quelqu’un à une langue familière.
Il est donc encore nécessaire d’approfondir le champ des recherches pour en savoir plus sur la question, et cela nous permet de garder à l’esprit qu’une langue, qu’elle soit maternelle ou secondaire, s’entretient grâce à une pratique régulière !
Découvrez dans notre dossier sur Un cerveau bilingue, comment ça marche ? plein d’autres faits étonnants sur les facultés incroyables de notre cerveau. Cette série d’articles s’appuie sur l’excellent ouvrage d’Albert Costa Le cerveau bilingue publié aux éditions Odile Jacob en 2022.














